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le 9 mai 2011

Christiane Taubira à Nantes pour la journée de Commémoration de l’abolition de l’esclavage

« C’est ensemble que nous devons porter cette histoire »

Le 9 mai 2011 était une journée de Commémoration de l’abolition de l’esclavage à Nantes. Christiane Taubira, député de Guyane, et à l’origine de la loi qui porte son nom et qui reconnait la traite négrière et l’esclavage comme un crime contre l’humanité, était l’invitée d’honneur de cette journée. Entretien.

Christiane Taubira à Nantes pour la journée de Commémoration de l’abolition de l’esclavage Christiane Taubira à Nantes pour la journée de Commémoration de l’abolition de l’esclavage
Que pensez-vous du Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes ?
Christiane Taubira : « Ce mémorial sera le premier à l’échelle nationale, mais également dans le monde, dans cette configuration, indiscutablement. Pour moi, c’est un peu le point d'orgue des actes que la ville de Nantes a commencé à poser depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, maintenant, pour affronter cette histoire et pour l’habiter, l’interroger, la visiter et en tirer tous les enseignements qu’elle peut offrir. Ce mémorial est un grand projet, une grande ambition et il dit bien : nous restituons les faits, nous assumons ces faits, nous n’en répondons pas parce que nous ne sommes pas coupables de ce qui s’est passé à cette époque, mais nous en répondons dans la mesure où nous sommes tous responsables de l’état du monde. C’est un courage qui est absolument admirable et que j’apprécie particulièrement. »

Pourquoi, aujourd’hui, plus de 150 ans après l’abolition de l’esclavage, est-il important de comprendre cette page sombre de notre histoire ?
« Il n’y a aucune capacité à comprendre le monde si l’on ne comprend pas cette histoire. Si l’on ne connaît pas cette histoire, on ne comprend pas même les rivalités européennes ; celles qui ont abouti à la violence de la Deuxième Guerre mondiale ne sont pas intelligibles si l’on ne comprend pas ces quatre siècles et demi de rivalité entre les puissances européennes, cette préparation à s’entretuer de façon aussi brutale. Mais le monde tout entier nous renvoie à cette période. Le continent des Amériques et des Caraïbes est totalement façonné par l’histoire de la traite et de l’esclavage. L’Afrique, aujourd'hui, se débat encore avec des bouleversements qui se sont déroulés à l’époque de la traite et de l’esclavage. La révolution industrielle qui est intervenue dans tous les pays européens doit beaucoup à l’accumulation de capital, à l’accumulation de richesses directement issues de la traite et de l’esclavage. Mais le monde lui-même, la répartition et la distribution des richesses, les rapports entre les différentes parties du monde, les blocs géopolitiques qui se constituent aujourd'hui dans le monde et qui s’expriment au sein de l’OMC, au sein de l’Onu, au sein de toutes les structures multilatérales, tout cela, c’est la compréhension de l’histoire de la traite et de l’esclavage qui nous permet de les saisir, de les appréhender, aujourd'hui.
Les grands circuits commerciaux d’aujourd'hui viennent encore de là. Ce sont les mêmes routes commerciales. Les pratiques de traite, aujourd'hui, sont aussi les mêmes. Un exemple très précis : pendant la traite et l’esclavage, il y avait un procédé qui s’appelait « l’appareillage ». Les matelots violaient les jeunes filles pour améliorer le capital humain, en espérant qu’elles seraient enceintes et qu’elles vaudraient encore plus cher à l’arrivée sur le marché aux esclaves. Aujourd'hui, dans les traites d’êtres humains, on découvre encore des procédés identiques, c'est-à-dire des viols de femmes et, à l’arrivée, la vente de la femme et de l’enfant. Cette histoire nous enseigne mille et une choses sur des pratiques humaines, aussi bien des pratiques d’oppression et de violence que des pratiques de résistance. »

Comment parler aux jeunes générations de l’esclavage ?
« Les enfants sont naturellement généreux, ouverts et curieux du monde. Si on ne les conditionne pas pour les préparer à rejeter l’autre, ils sont plutôt de nature à aller voir à quoi ressemble l’autre et à se lier avec l’autre. Selon mon expérience personnelle, dans les collèges, les écoles et les lycées, il est plus facile d’en parler aux enfants, même s’il arrive que certains réagissent avec une sorte de vivacité, parce que c’est tout de même une histoire horrible. Mais lorsqu’on leur explique tout ce que cette histoire a aussi produit, à savoir des identités collectives nouvelles, des cultures, des religions, des langues, des arts, des techniques, des savoirs, ils l’acceptent plus facilement. C’est plus facile avec les enfants qu’avec les adolescents. Les enfants comprennent. Ils comprennent qu’aujourd'hui, cette histoire nous permet de saisir pourquoi les sociétés sont plurielles, pourquoi, alors que nous avions dans nos représentations l’image de l’Europe blanche, de l’Afrique noire et des Caraïbes et Amériques amérindiennes, les sociétés européennes sont aujourd'hui des sociétés plurielles. La communauté nationale française est diversifiée. »

S’agissant de la jeune génération, comment peut-elle s’emparer de cette histoire sans en avoir honte ? Comment en parler aux jeunes sans générer de la haine, du ressentiment, de la culpabilité ?

« Ils n’ont pas à culpabiliser. Personne n’est coupable de ce qui s’est passé à cette époque. Certains culpabilisent les jeunes générations, disent qu’ils ne veulent pas de repentance. Mais il n’est pas question de cela. Personne n’a à avoir honte. Il est très facile de faire comprendre aux jeunes que nous devons nous emparer de cette histoire et que nous pouvons la porter. Lorsque nous leur disons que des gens se sont battus, à cette époque, et sur tous les continents – de la même façon qu’il y a eu la pratique, organisée par les États, de ce système esclavagiste –, des gens qui se sont battus pour dire que non, même si c’était dans la loi, même si la loi religieuse l’autorisait, qu’ils n’étaient pas d’accord parce qu’ils avaient une éthique qui était au-dessus de la morale des hommes de ce temps-là. Lorsque l’on dit cela aux jeunes, leur filiation n’est pas celle des esclavagistes, mais celle de ceux qui ont été guidés par ces valeurs, par ces idéaux, et qui ont combattu. Il n’y a donc pas de honte à avoir, pas de poids de l’histoire à prendre ; il y a à comprendre le passé et surtout, à saisir qu’il est possible d’être solidaires sur la base des valeurs. »

L'exposition permanente sur la traite des noirs au Château des Ducs de Bretagne à Nantes

Vous avez visité l’exposition sur la traite négrière au château des Ducs de Bretagne. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée ?
« D’abord, m’est apparue la nécessité que je revienne et que je la voie de façon exhaustive. Ensuite, j’ai été marquée par la rigueur avec laquelle cette exposition a été conçue et mise en place, ainsi que par l’enthousiasme qui habite encore Bertrand Guillet, le directeur du Château des Ducs de Bretagne, qui fait qu’il va enrichir de plus en plus ce patrimoine qu’il met à notre disposition. Je trouve qu’aller chercher le savoir, le rendre accessible aux autres, le rendre intelligible par des explications, c’est le meilleur cadeau que l’on puisse faire aux générations présentes. Je trouve que ce musée est un vrai bonheur, et je voudrais vraiment revenir pour le parcourir de la première à la dernière pièce. »

Dans la façon d’aborder l’histoire de la traite négrière, qu’est-ce qui est particulier à Nantes ?
« Je pense que ce qui est particulier, à Nantes, est que la ville de Nantes s’est engagée de façon vraiment pionnière pour connaître cette histoire, la comprendre et la mettre à disposition. Évidemment, cela a provoqué des débats dans la société ; et c’est très sain qu’il y ait des débats dans la société. Il est normal qu’il y ait des protestations, parce que tout le monde n’est pas d’accord avec ce courage d’aller regarder de plus près. Des familles nantaises ont été impliquées ; on le sait. Des fortunes nantaises ont été édifiées. Des familles nantaises ont été fières, à l’époque, d’être les notables de la ville. Alors, peut-être que les générations présentes qui portent certains noms peuvent se sentir gênées. Mais il y a deux façons de se débarrasser de cela : en étant conscients, d’abord, qu’ils auraient peut-être été en désaccord avec leur famille, à cette période ; ensuite, qu’ils ont des gestes à accomplir, par exemple en donnant des archives, parfois. On ne leur demande pas de se dépouiller, mais il y a des gestes à accomplir pour dire : nous sommes de cette société-là, nous faisons société ensemble et par conséquent, même si nous sommes une part de ceux qui ont pratiqué la traite négrière, nous estimons qu’aujourd'hui, avec la République et nos valeurs, nous sommes dans le camp de ceux qui disent qu’ils se souviennent, qui assument et qui vont de l’avant. »

La loi Taubira, qui reconnaît la traite et l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité, a été votée il y a dix ans. Cela a été un rude combat. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
« Il est difficile de le raconter, parce que cela a été très dur. D’abord, il a été très difficile, pour moi, de replonger dans cette histoire ; mais je voulais être capable de répondre à toutes les questions, et de la façon la plus honnête et la plus précise possible. Cela a été extrêmement douloureux ; pour moi, c’était une replongée en enfer. Ensuite, cela a été très dur parce qu’il y a eu des oppositions et des questions à l’Assemblée, posées de bonne foi par des députés avec qui j’étais persuadée de partager un idéal de A à Z, et dont j’ai découvert les préjugés. C’était très douloureux mais en même temps, cela m’a mûrie, cela m’a grandie, parce que cela m’a permis de comprendre que ce n’était pas si simple que cela et que finalement, le premier consensus était artificiel et qu’il nous fallait aboutir à un consensus d’adhésion sur le fond. Puis, la souffrance est venue de l’attitude du Sénat, que j’avais pourtant approché. J’étais allée voir les sénateurs en leur disant que je me tenais à leur disposition, s’ils voulaient des séances de travail. Tout s’est très bien passé à chaque fois, mais au bout du compte, le Sénat a complètement désossé le texte. J’ai trouvé là une sorte de sournoiserie qui était difficile à avaler. Il y a aussi eu quelques protestations dans la société, mais bien après : elles sont venues quelques années plus tard, de la part de certains universitaires qui préfèrent vivre en vase clos et qui, au lieu de s’interroger sur le fait qu’eux-mêmes ont contribué au silence et à l’oubli sur cette histoire, poussent de hauts cris en disant que l’on n’a pas à en parler. Eh bien non. Eux, on peut les interroger sur le sérieux professionnel de leur travail, parce qu’ils réussissent à écrire des dizaines de livres sans même consacrer un quart de page à cette histoire qui a profondément transformé la France, toute l’Europe, toute l’Afrique et toutes les Amériques. »

Quelles sont les grandes idées qui sont portées par la loi Taubira ?
« D’abord, cette loi de la République française s’ajoute à l’arsenal humaniste français et international. Proclamer que la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité, c’est afficher très clairement les valeurs d’égalité entre les hommes, le caractère inaliénable de la personne humaine. C’est la première grande idée. Ensuite, l’idée que l’éducation émancipe. C’est le rôle de l’article 2 : enseigner et faire comprendre, mais accompagner les enfants qui apprennent, développer la coopération et la recherche. Trois continents étaient impliqués ; c’est ensemble que nous devons travailler, coopérer, rechercher, comprendre. Enfin, autre grande idée : avec cette date de commémoration, nous faisons mémoire ensemble ; nous commémorons, nous portons ensemble, et nous portons avec légèreté. »


Propos recueillis par David Pouilloux
Photos : Patrick Garçon

Christiane Taubira à Nantes pour la journée de Commémoration de l’abolition de l’esclavage

mise à jour le 27 juin 2013



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Le discours [PDF - 90 Ko] prononcé par Christiane Taubira le 9 mai 2011 à Nantes.

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