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le 9 mai 2011

« L’un des enjeux majeurs de demain est d’attirer les jeunes talents »

Entretien avec Julien Damon, professeur à Sciences Po Paris, créateur de la société Éclairs.

« L’un des enjeux majeurs de demain est d’attirer les jeunes talents » Julien Damon / © Patrick Garçon
Vous êtes un spécialiste des questions sociales et urbaines (1), vous travaillez en particulier sur les questions de précarité et de pauvreté, et sur les questions d’urbanisme et d’aménagement. Quels sont les défis qui attendent les villes du monde à l’horizon 2030 ?
« D’abord, il est important de savoir où se trouvent ces villes. Si c’est au Brésil, en Chine ou en Inde, les défis sont à la mesure de ces pays. Il faudra s’organiser pour loger 1, 5 milliard de personnes. C’est leur défi numéro un. Cela demandera des aménagements urbains dont on n’a pas idée en Europe. Sur notre continent, le défi numéro un sera le vieillissement de la population et l’accueil de personnes âgées, de retraités. »

Et pour la métropole nantaise en particulier ?
« Nantes sera la ville de l’arc atlantique avec le plus de pression démographique. La qualité de vie nantaise attire à la fois les personnes âgées et des jeunes [environ 100 000 nouveaux habitants sont attendus d’ici à 2030, ndlr]. Cette attirance pour la qualité de vie des seniors à fort pouvoir d’achat crée des emplois pour les actifs. Sur le plan de la forme urbaine, il me semble difficile d’échapper à l’étalement urbain en Loire-Atlantique, et plus particulièrement entre le Croisic et Nantes. »

Quels sont les éléments de la qualité de vie qui attirent les gens à Nantes ?
« Il y a bêtement la géographie, la présence de la mer, et le climat doux, le soleil aussi. L’autre aspect est que Nantes est une ville étalée, aérée, pas oppressante, on ne se sent pas enfermée. Enfin, il y a un autre aspect important, c’est l’idée du vivre ensemble, du vivre entre nous, avec une population assez homogène, sans écarts sociaux trop grands. »

On dit souvent que les Français sont le peuple le plus pessimiste du monde ? Qu’en est-il des Nantais ?
« Je n’ai pas d’éléments factuels là-dessus. Mais, pour les raisons précédentes, je dirais que la qualité de vie nantaise doit faire en sorte que l’on est moins pessimiste ici. Il y a des régions où le chômage est plus élevé, où l’industrie s’écroule, où il y a moins d’espaces verts et plus de tours, où la pauvreté est plus sévère. »

Justement, lutter contre la pauvreté est un défi mondial, européen et français pour l’avenir. Quelles sont les solutions envisageables ?
« Il n’y a pas de solution miracle pour lutter contre la pauvreté, bien entendu. De mon point de vue, les solutions les plus efficaces sont locales. Ce dossier doit être confié aux collectivités locales, villes, métropoles, départements, Régions, car l’État ne peut pas vraiment être efficace. Elles doivent cerner et traiter la précarité car elles ont la proximité avec les personnes concernées. Proposer des prestations sociales pour le logement, la garde des enfants, est évidemment efficace. D’une manière plus surprenante, je dirais que la pauvreté n’est pas qu’une question liée au travail individuel. Un couple qui se sépare, cela veut dire que les dépenses de logement sont multipliées par deux. Certains diront que c’est un peu réactionnaire, mais je pense qu’une politique familiale pour prévenir davantage les séparations serait efficace. Une politique de l’emploi n’est pas la solution à tout, mais introduire des clauses d’insertion dans les marchés publics comme vous le faites à Nantes est un moyen de remettre au travail des personnes en grande difficulté sociale. »

Face à la montée en puissance des métropoles en Inde, au Brésil ou en Chine, la concurrence des villes entre elles à l’échelle du monde sera-t-elle à l’origine d’une plus grande pauvreté des villes européennes ?
« Pas forcément. On peut être une ville de rentiers, de retraités, riche, prospère. Mais si l’on parle de concurrence entre villes, d’attractivité, il faut savoir qu’elle est déjà là, et très puissante. Il y a en effet une concurrence entre villes émergentes et villes qui ont déjà émergé en Europe ou aux États-Unis. L’un des enjeux majeurs est d’attirer les jeunes talents. Aujourd’hui, pour les jeunes, le choix de partir ne se fait pas au niveau d’un pays (je pars aux États-Unis, je pars au Brésil), mais plutôt je pars à Los Angeles, à Rio, etc. On peut parler de métropolisation du monde. Mais un facteur joue là encore pour le choix d’une ville, le choix de s’y installer. On observe que des jeunes quittent certaines villes parce que la qualité de vie y est détestable, la criminalité très élevée, comme en Afrique du Sud ou au Mexique. Un jeune talent, quand il a des enfants, pense à la sécurité de sa famille. La plus grande priorité des élus locaux est la sécurité, et celle-ci compte aussi bien pour les personnes âgées que pour les jeunes. »

Quels seront selon vous les grands traits de la métropole nantaise dans les 20 prochaines années ?
« Nantes sera plus âgée et plus riche. Elle sera aussi plus puissante politiquement, rayonnera davantage. Les villes bien gérées aujourd’hui comme Nantes ont l’avenir devant elles, alors que les villes mal gérées l’ont derrière elles. Les premières ont la capacité d’investir pour l’avenir, alors que les autres doivent songer à se désendetter. L’image d’une ville est liée à l’image de ses élus. L’image de Nantes est aujourd’hui attirante. »

Propos recueilli par David Pouilloux

(1) Ancien responsable du service Questions sociales au centre d’analyse stratégique, Julien Damon est notamment l’auteur de Villes à vivre (Odile Jacob, 2011) et Éliminer la pauvreté (PUF, 2010).

mise à jour le 6 mai 2011



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