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Nantes Métropole le site officiel de la Communauté Urbaine de Nantes


le 9 mai 2011

« C’est une fenêtre sur le futur »

Entretien avec Gilles Pinson, professeur à Sciences Po Lyon et chercheur à l'UMR 5206 Triangle « Action, discours, pensée politique et économique».

« C’est une fenêtre sur le futur » Gilles Pinson / © Patrick Garçon
Nantes Métropole mène une démarche à 20 ans pour se projeter en 2030. Qu’est-ce qui vous semble intéressant dans cette démarche ?
« Je dis souvent que le présent influence l’avenir et réciproquement. Nos actions d’aujourd’hui sont en partie déterminées par les visions du futur que nous formons plus ou moins consciemment. Tous les territoires et les métropoles en particulier doivent imaginer des scénarios qui les projettent dans le futur. Faire de la prospective est un moyen de s’y préparer. Les élus, qui ont en charge d’animer le territoire, doivent permettre cette projection. »

Quelle est votre expérience dans le domaine ?
« En autres choses (1), j’ai participé au groupe de travail sur les systèmes métropolitains, dans le cadre de Territoires 2040, l’initiative prospective lancée par la Datar (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). Il s’agissait d’élaborer des scénarios d’évolution pour sept types de systèmes territoriaux, allant des métropoles directement branchées sur la globalisation aux territoires ruraux à très faible densité. »

Pour la métropole nantaise, vous avez imaginé trois scénarios possibles pour le futur. Quels sont-ils ?

« Le premier est celui d’une métropole néolibérale. C’est « la mercapole », une métropole marchande, dans un monde globalisé, positionnée sur des niches créatives, avec des emplois hautement qualifiés mais beaucoup de chômage, et donc une ségrégation forte entre quartiers riches et quartiers pauvres. Ce modèle prend sens dans une hiérarchie urbaine nationale fortement polarisée. Le second scénario est celui de l’ « archipole », une métropole où les acteurs publics imposent une régulation forte du territoire. Une ville qui compense les effets de la globalisation et répond aux urgences climatiques. Une métropole des circuits courts, avec un espace économique rétréci, une politique de ré-industrialisation. Mais, revers de la médaille, c’est une métropole où les régulations publiques imposent, au nom de la préservation de l’environnement, une surveillance de tous les instants sur les individus. Le troisième scénario est celui de la « rétropole », une métropole « slow » qui a souffert de la concurrence avec les pays émergents, et qui a partiellement décroché, par nécessité ou par choix de la compétition mondiale. C’est une métropole clivée où certains espaces vivent du tourisme international et d’autres ont opté pour un modèle social et économiques décroissant. On y voit des mouvements de jeunes altermondialistes réinventer la vie en ville et s’opposer à ceux qui veulent vendre l’art de vivre et le patrimoine français à une élite globale. »

Peut-on se fier à ces scénarios ?
« La prospective n’est pas une science. C’est une vision du monde. Elle n’est pas neutre. Elle est le produit d’une idéologie et d’un imaginaire. C’est pour cette raison qu’il faut se demander qui écrit. Qui tient la plume ? Qui écrit les scénarios ? Comment ont-ils été écrits ? D’où viennent les sujets ? Y a-t-il une pluralité des rédacteurs ? »

Quels sont pour vous les points de vigilance à avoir sur les sujets de l’économie de demain, la ville durable, le lien social ou la gouvernance, sujets qui sont les axes forts de la démarche Ma ville demain ?
« Sur la métropole nantaise, on mise beaucoup sur l’innovation, sur l’économie créative, sur l’économie de la connaissance, avec le Quartier de la création par exemple. Je pense qu’il ne faut pas oublier l’économie productive, qui fournit des emplois mais aussi la base matérielle pour l’innovation. Ce territoire a une tradition d’industrie, de manufacture. Il y a aussi des PME qui sont des lieux d’innovation qu’il faut soutenir fortement pour assurer le futur économique de ce territoire. Pour la ville durable, on souhaite construire une ville dense, économe en espace. C’est aussi une ville plus chère. On doit aussi s’interroger sur les conséquences sociales de cette ville dense. »

Et pour l’enjeu de savoir qui décide et comment, ce que l’on appelle aujourd’hui la gouvernance ?
« Je commencerai d’abord par un constat. L’État se désengage et n’a plus beaucoup de prise sur l’avenir des territoires, ou seulement à l’occasion de grands appels d’offres compétitifs, comme le Grand Emprunt. Mais l’État « arrosera » là où c’est déjà mouillé, c’est-à-dire donnera des financements aux territoires qui sont déjà mobilisés autour de projets. La question qu’il convient de se poser est de savoir si l’État a besoin du Grand Ouest. Les résultats de l’appel d’offres « laboratoires d’excellence » dans le cadre du Grand Emprunt permettent d’en douter. La conséquence directe de ce désengagement de l’État, c’est que, partout en France, les villes, les métropoles régionales, qui sont en charge de plus en plus de choses, prennent leur destin en main. Les élus urbains d’aujourd’hui ont pris la dimension de leur nouveau rôle. Ils savent qu’ils ne peuvent plus se contenter d’aller chercher des ressources à Paris mais qu’ils doivent mobiliser les sociétés locales autour d’un projet. Cela donne des élus sans doute beaucoup plus visionnaires, stratèges mais qui ont tendance aussi parfois à s’isoler dans des cénacles de décision de plus en plus éloignés du citoyen. Ils ont gagné en capacité stratégique et perdu en ancrage sociale dans les territoires, les quartiers. Il faut être vigilant sur le fait que le pouvoir soit partagé, que la prise de décision passe par un processus de mobilisation, de consultation, d’association, et non de contraintes et de domination. Enfin, on doit laisser ouverte l’idée que le futur dépend des choix que l’on fera et non de choix qui sont déjà faits. La démarche 2030 associe les habitants. C’est une fenêtre sur le futur. C’est aussi un moment où les utopies sont possibles. »

(1) Diplômé de Sciences Po Paris et docteur en sciences politiques, Gilles Pinson travaille depuis plus de dix ans sur les politiques, les stratégies et la gouvernance urbaine dans les villes européennes. Il a récemment publié Gouverner la ville par projet. Urbanisme et gouvernance des villes européennes aux Presses de Sciences Po (Paris, 2009). Il enseigne sur ces mêmes sujets à Sciences Po Paris et Sciences Po Lyon. Il est par ailleurs corédacteur en chef de la revue en ligne Métropoles.

mise à jour le 6 mai 2011



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